Groupe de recherches interdisciplinaire "Mauvais Genre".

Femmes et politiques éducatives, XVIIIe-XXe siècles.




Les Enjeux de la mixité dans l'éducation : perspectives historiques et contemporaines

Table Ronde organisée le 16 mai 2001 à l'Université Marc Bloch, Strasbourg


Programme

Résumés des communications



Rebecca ROGERS (Université Marc Bloch, historienne)

L'impensable mixité de l'enseignement secondaire féminin en France au XIXe siècle

Tout au long du XIXe siècle, il paraît aller de soi qu'il faille séparer les jeunes filles des jeunes gens lors de leur passage dans une institution scolaire française. L'administration du Ministère de l'Instruction Publique est pourtant bien consciente de l'existence de la mixité, tant à l'école primaire dans certains cas que dans des institutions étrangères. L'enseignement secondaire féminin a évidemment des objectifs fort distincts de son homologue masculin. Progressivement cependant son contenu s'étoffe et se calque sur l'enseignement secondaire moderne destiné aux garçons. Pourquoi la "co-éducation" reste-t-elle donc si inimaginable pour les jeunes bourgeois français, alors même qu'à l'âge adulte tous les observateurs étrangers s'émerveillent sur le commerce si facile entre les sexes ?
Cette communication cherchera à expliquer les raisons idéologiques qui rendent la mixité impensable en France selon trois axes de réflexion. Je m'intéresserai dans un premier temps aux conseils et aux normes qui se dégagent des textes pédagogiques. Une étude plus particulière de la période de l'adolescence permet de dégager une vision des rapports de sexe qui explique en partie les préventions contre toute forme de mixité sexuelle. Dans un deuxième temps, je m'attacherai à la figure du professeur. Si les contemporains acceptent que des jeunes filles soient éduquées par des hommes, le contraire paraît en effet inconcevable. La mixité des classes implique de fait une mixité au sein du corps enseignant qui pose problème au XIXe siècle. Enfin, je m'intéresserai au moment où se crée un enseignement secondaire public féminin, et m'arrêterai plus particulièrement sur les débats que génère cette création. Les comparaisons internationales suscitées à ce moment permettent de mieux comprendre le choix français de la non-mixité.


Natalia TIKHONOV (Université de Genève, historienne)

Enseignement supérieur et mixité : rôle pionnier des universités suisses

L'histoire de l'introduction de la mixité dans l'enseignement supérieur européen demeure encore largement méconnue. Les hautes écoles suisses figurent en bonne position parmi les institutions pionnières en matière d'admission des femmes sur un pied d'égalité avec les hommes. Le principe d'une éducation universitaire mixte n'a pas rencontré de sérieuses réticences dans les milieux académiques suisses, alors que la mixité était encore largement impensable en amont et en aval des alma mater, à savoir dans les écoles primaires et secondaires aussi bien que sur le marché du travail ouvert aux diplômés universitaires. La présence féminine sur les bancs universitaires peut être illustrée par les chiffres suivants : entre 1900 et 1910, les femmes constituent entre 25 et 30% des effectifs estudiantins de l'ensemble des cinq universités suisses, à savoir les Universités de Genève, Lausanne, Berne, Zurich et Neuchâtel. L'ampleur de cette féminisation du corps étudiant est sans précédent au niveau européen, voire mondial. Dans cette communication, je me propose de retracer l'histoire de l'ancrage de la mixité dans le monde universitaire helvétique, qui s'est produit dans le dernier quart du XIXe siècle, en dépit de quelques réticences de la part des enseignants et des étudiants, et d'élucider les raisons de cette précoce acceptation de l'idée de l'instruction mixte.


Pascale BARTHÉLÉMY (Doctorante à Paris VII, historienne)

Eduquer plutôt qu'instruire : discours et pratiques au sein de l'Ecole normale d'institutrices d'Afrique occidentale française de 1938 à 1960

L'instruction des filles, qui ne va guère de soi en France métropolitaine au XIXe siècle encore, n'a jamais été, a fortiori, une priorité de l'administration française dans ses colonies, et en Afrique noire encore moins qu'en Algérie, en Indochine ou dans les protectorats de Tunisie et du Maroc.
En Afrique Occidentale Française, l'objectif était avant tout de former des auxiliaires masculins pour seconder les fonctionnaires français. La nécessité d'éduquer, même sommairement, les fillettes africaines ne s'est progressivement imposée que dans l'entre-deux-guerres et l'ouverture d'une Ecole normale d'institutrices à Rufisque (dans la banlieue de Dakar) en 1938 constitue l'ultime mesure en faveur de l'éducation et de la formation professionnelle des filles africaines avant l'accès à l'indépendance des colonies.
L'analyse des conditions de création de cette institution et de certains aspects de son fonctionnement éclaire le débat sur l'accès des filles à l'éducation et sur les enjeux de la mixité, ou de la non-mixité du système éducatif en contexte africain.
Trois axes seront développés dans cette intervention :
- l'accès des Africaines à un enseignement de type "supérieur" introduit la mixité au sein du système éducatif colonial, les filles ayant la possibilité d'exercer des professions salariées au même titre que les garçons.
- toutefois, le type de formation dispensé, dans un établissement non-mixte calqué sur le modèle métropolitain, reproduit les schémas traditionnels concernant les rapports entre hommes et femmes et ne contribue guère à remettre en cause les stéréotypes féminins (les modèles occidentaux se superposant aux modèles africains).
- un certain nombre d'effets pervers de la non-mixité seront enfin analysés à partir des dossiers des affaires disciplinaires et des entretiens réalisés auprès des anciennes élèves de cette école.


Mineke VAN ESSEN (Rijksuniversiteit Groningen, Pays-Bas, historienne)

Coeducation in Dutch physical education during the twentieth century

Contrary to most other European countries, the Netherlands favoured coeducation. In 1920 only 22% of all non-Catholic bourgeois girls attending a (semi) public secondary school received a single-sex education, at the beginning of the seventies the last (mostly Catholic) secondary girls' schools closed their doors. Physical education, however, formed the exception to the rule. Although nowadays almost all Dutch gym classes are coeducational, until far into the sixties that situation did not exist. During the twentieth century, thus, with respect to physical education a considerable change can be observed. Until the end of the sixties, it aimed at reinforcing feminine (and, be it implicitly, masculine) features which asked for a gender specific curriculum and sex-segregated gym classes. Now, it focusses on a toning down of gender-specific behaviour which leads to a uniform curriculum and sex integration in physical education.
The lecture will focus on three moments in time, each of which represents a different way of dealing with coeducation : the Interbellum, the decade 1970-1980, and the present, respectively. Within each period, three different levels of investigation are distinguished : representation, e.g., images of male and female behaviour, educational ideal, and school practice. Although an explicit comparative perspective is not aimed at, incidentally the lecture will also refer to developments in the surrounding countries, in particular the United Kingdom and Germany.


Au contraire de la plupart des autres pays européens, les Pays-Bas ont accordé leur préférence à la mixité dès le début du XXe siècle. En 1920, sur l'ensemble des jeunes bourgeoises non-catholiques fréquentant un établissement d'enseignement secondaire (semi) public, seuls 22 % recevaient une éducation non mixte. Au début des années 70, les derniers établissements secondaires (principalement catholiques) réservés aux filles ont fermé leurs portes. L'éducation physique constitue cependant une exception à la règle. Si de nos jours aux Pays-Bas presque tous les cours de sport sont mixtes, jusqu'à la fin des années 60 il n'en alla pas de même. De fait, on peut observer une évolution considérable au XXe siècle dans le domaine de l'éducation physique. Jusqu'à la fin des années 60, le but de celle-ci était de renforcer des qualités et des comportements féminins (et, implicitement, masculins), ce qui requérait des programmes propres à chaque sexe et des cours de sport non mixtes. Aujourd'hui, l'éducation physique s'attache à atténuer le contraste entre les comportements spécifiques à chaque genre, ce qui conduit à uniformiser les programmes et à introduire la mixité dans les cours de sport.
Cette communication s'intéressera à trois périodes, chacune caractérisée par une autre façon de gérer la mixité : l'entre-deux-guerres, la décennie 1970-1980 et le présent. Au sein de chaque période, on distinguera trois niveaux d'approche : la représentation -par exemple des images de comportements masculin et féminin-, l'idéal éducatif et la pratique scolaire. Bien qu'il ne s'agisse pas explicitement de mettre en oeuvre une approche comparative, cette communication se réfèrera également, de manière secondaire, aux cas des pays voisins, le Royaume-Uni et l'Allemagne en particulier.


Michèle FERRAND (Culture et Sociétés Urbaines, IRESCO, CNRS, INED, sociologue)

La mixité à dominance masculine : l'exemple de l'Ecole Normale Supérieure Scientifique d'Ulm-Sèvres

Jusqu'en 1986 coexistaient l'ENS d'Ulm, pour les garçons, et l'ENS de Sèvres, pour les jeunes filles. Depuis la fin des années 60 la plupart des enseignements étaient communs. Cependant, le concours d'entrée se faisait séparément, dans les trois concours scientifiques : mathématiques, physique, et biologie. La fusion des deux écoles en 1986 a provoqué la quasi disparition des normaliennes mathématiciennes et physiciennes, tandis que les biologistes se maintenaient - comme d'ailleurs dans les concours littéraires - au même niveau que les garçons. C'est cette situation exceptionnelle qui servira ici de base pour développer deux points :
- la construction sociale de l'éviction des filles de certaines filières.
- les conditions de production des trajectoires féminines dans une situation de mixité à dominance masculine.


Sigrid METZ-GÖCKEL (Université de Dortmund, Allemagne, sociologue)

L'Université Internationale des Femmes. Un projet global pendant l'Exposition universelle (Hanovre, 15 juillet-15 octobre 2000), sa poursuite et ses résultats

Im höheren Schulwesen Deutschlands ist die Geschlechtertrennung seit den 90er Jahren vollständig zugunsten einer Koedukation abgelöst. Das universitäre Bildungssystem war dagegen bisher ausschließlich koedukativ. In den letzten Jahren sind einige Studiengänge in den Ingenieurwissenschaften parallel oder exklusiv für Frauen eingerichtet worden, da männliche Abiturienten sich immer weniger für ein Studium der Natur- und Ingenieurwissenschaften entscheiden.
In der Geschlechterforschung liegen zwei Annahmen zur Wirksamkeit einer Geschlechtertrennung miteinander im Streit. Die eine sagt in Anlehnung an E. Goffman : Die Trennung dramatisiert die Geschlechtszugehörigkeit und verstärkt daher die Unterschiede. Die andere sagt in Anlehnung an J. Lorber : Die Konzentration auf ein Geschlecht bringt die Differenzen innerhalb der Genusgruppe in den Vordergrund und läßt das Geschlecht als vereinheitlichende Kategorie in den Hintergrund treten. Während die Koedukation die stereotype Polarisierung der Geschlechter unterstützt, würde ihre Separierung diese individualisieren. Dies gilt für geschlechtlich einseitig konnotierte Bereiche.
Die Internationale Frauenuniversität während der Weltausstellung 2000 war ein globales Projekt der dritten Art und als postgraduales Studienangebot vorrangig als Hochschulreformprojekt konzipiert. Die Teilnehmerinnen der Internationalen Frauenuniversität waren zu Beginn skeptisch gegenüber einem rein weiblichen Studienkontext, aber ihre Erfahrungen waren so stimulierend, dass die Zustimmung zur 'Frauenunivesität' am Ende der Internationalen Frauenuniversität größer geworden ist. Das wollte ich ausdrücken.


Dans l'enseignement secondaire allemand, la séparation des sexes a été complètement abandonnée dans les années 1990 au profit de la mixité. Au contraire, le système universitaire avait quant à lui été exclusivement mixte jusqu'à présent. Au cours des dernières années cependant, quelques filières parallèles non mixtes, voire exclusivement réservées aux femmes, ont été mises en place dans le domaine de l'ingénierie, les bacheliers masculins étant de moins en moins nombreux à s'engager dans cette voie, de même que dans l'étude des sciences de la nature.
Dans la recherche sur le genre, deux hypothèses portant sur l'effet de la séparation des sexes s'opposent. Selon la première, qui s'appuie sur E. Goffman, la séparation accentue l'appartenance à un genre et renforce de ce fait les différences avec l'autre. Selon la seconde, qui se réfère à E. Lorber, une concentration de personnes de même sexe entraîne le passage au premier plan des différences internes au groupe sexué, et repousse à l'arrière-plan le genre en tant que catégorie unifiante. Alors que la mixité favorise une polarisation stéréotypée des genres, la séparation des sexes les individualiserait. Ceci vaut pour tout domaine où apparaît une séparation tranchée des sexes.
L'Université Internationale des Femmes créée durant l'Exposition universelle 2000 était un projet global d'une troisième sorte et, en tant qu'offre de formation de troisième cycle, était conçue prioritairement comme un projet de réforme des Hautes Ecoles. Les participantes étaient sceptiques au début face à l'idée d'un lieu d'étude intégralement féminin, mais leur expérience s'est avérée si stimulante qu'à la fin de l'Université Internationale des Femmes, le concept "d'université féminine" avait acquis une popularité bien plus grande. C'est ce que je souhaiterais montrer.



Programme


© 8 - 5 - 2001 Céline Grasser